Entretien avec Emmanuelle Debats à propos de « Citizen Fan » – Part 2

Voici la suite de l’entretien sur le webdocumentaire « Citizen Fan » avec sa réalisatrice Emmanuelle Debats.

  1. Vous avez choisi de créer un webdocumentaire, en proposant des galeries de portraits mais également des productions de fans. Quel était pour vous l’avantage de cette plateforme non linéaire ?

Les avantages sont multiples.

Le premier d’entre eux est que je ne pouvais pas parler d’une création qui vit en ligne, sur un média qui l’ignore…(pour le moment !). J’aurais aimé avoir un extrait, une version, diffusée un soir, par exemple après Castle, quelques mots sur la fanfiction… mais France 2 a rejeté l’idée, disant qu’il n’y avait pas « d’histoire ». C’est étrange. Pour moi, c’est la meilleure des histoires. Elle concerne tout le monde et surtout les responsables de la télévision…

La grande tristesse des documentaires linéaires c’est tout ce qui est laissé de côté parce que ça ne tient pas dans le temps qui nous est accordé. Avec le format du webdoc et avec l’équipe de France Tv nouvelles écritures, j’ai eu une liberté totale quant au contenu.

Pour ce qui est de la galerie de portraits, je pouvais proposer plusieurs parcours. Un internaute pressé, en cliquant au hasard, voit un seul portrait, représentant, selon moi, le phénomène. Avec cette différence que d’entendre Myu parler de slash orientera l’analyse qu’on fera de la fanfiction, un petit peu différemment d’une écoute de ce qu’en dit La Silvana. Cet aléatoire m’amuse plutôt.

J’espère que les internautes auront la curiosité de revenir voir d’autres personnages au fil du temps, le webdoc est là sur la durée : 7 ans !

Je ne voulais pas écourter les témoignages, je préfère avoir un peu de temps et entrer dans leurs vies. Je ne voulais pas les juxtaposer. Je voulais créer une impression de profusion et de nombre. Ces notions font partie de ce qu’est le fandom. J’ai donc évité sauf pour les mots de la préface (les thèmes) de les monter ensemble.

Il était crucial aussi pour moi que l’on puisse quitter un des portraits de Citizen Fan, en cliquant sur une illustration dans une interview. Ce clic vous emmène vers la galerie Deviantart source de cette illustration. Et peut-être ne reviendrez-vous plus sur Citizen Fan … C’est aussi mon travail : faire connaître les lieux de créations de fans.

La galerie « Explorer », contributive, est aussi une façon de parler du sujet. En tant que spectateur, vous pouvez vous mettre dans la peau d’un fan et poster une fanfic ici. Pour comprendre un sujet, je fais confiance à l’empathie (à travers les Portraits) et au fait de voir et de participer ou au moins d’y être incité ! (dans la galerie des Univers et le Musée).

  1. Comment avez-vous rencontré les fans interrogés ?

En grande majorité, je les ai rencontrés à travers deux réseaux :

Le réseau de BlackNight, qui est l’admin du « Castle French Board » et qui est aussi une fanartiste complète, très respectée et influente. Elle est une experte en séries et en jeux vidéo. Pour ce qui est de ce réseau, j’ai été contrainte de parcourir la France, car très peu de fans de cette série vivaient en région parisienne. J’ai fait ces repérages en train, et les fans venaient me chercher à la gare. Il y avait un post sur le FrenchBoard , consacré à mon documentaire et qui suivait un peu mon trajet. On peut y lire des phrases comme « Emmanuelle est passée hier à Mont de Marsan, elle allait sur Bordeaux », « Elle va à Strasbourg, Mulhouse », etc… J’ai fini par être assez connue des fans de Castle.

Le réseau d’Alixe, auteur de Fanfictions Harry Potter et créatrice de « FFNET moded’emploi », qui est un site que je dirais un peu « culte » pour mon avis… Alixe a aussi été impliquée dans la création du FOF « Forum Francophone de FFNET » et elle connaît les créateurs de la « Ficothèque Ardente », par exemple, et entre autres…

Ensuite, pour les jeux vidéos et Star Wars, je suis passée par le réseau d’un des amis d’Orphée, Damien Minet qui participe à des vidéos youtube et évolue dans le milieu du doublage. Il m’a permis de rencontrer Arnaud Miralles, Myriam et WahWah.

Natacha Guyot m’a été présentée par Francesca Coppa, que j’avais contactée quand j’ai voulu évoquer AO3 et OTW . Natacha est une des françaises qui connaît le mieux ces organisations historiques et militantes.

Jeanne, d’Obscurus Presse est dans le réseau des Geek Faeries. J’étais aller les filmer, lors de leur première version « On the Web » et elle avait accepté de témoigner.

J’ai rencontré plus de cent personnes. C’était assez facile et je dirais même assez envoûtant. Il y a quelque chose de très plaisant à se rencontrer « en tant que fan ».

Après un premier contact par email, j’ai dans la mesure du possible, préféré les rencontrer sans caméra, et nous avons eu d’assez longues discussions préparatoires.

  1. La plupart des œuvres dont il est question sont anglo-saxonnes, ou japonaises. Pourquoi selon vous ? Est-ce qu’il y a une raison à cela, concernant l’univers créé, les personnages,… ?

J’ai été très choquée de découvrir ça en effet. J’ai fait plein d’hypothèses.

Première hypothèse : la force du marketing auquel l’imaginaire opposerait une résistance.

Nous baignons tous aujourd’hui dans une culture industrielle à dominante américaine et japonaise. Les fans comme tout le monde. Il y a dans ces industries, un grand savoir-faire qui séduit, qui tient le coup sur la durée. Je sais bien que les archétypes et les mythes utilisés sont sans âge et sans nationalité, mais je me suis tout de même dit que les auteurs de fanfictions formaient comme une sorte de « résistance » à ce matraquage culturel. Elimor l’exprime bien dans son interview.

« Pour arrêter de subir, on écrit une variante, sa variante à l’histoire qui est bombardée par le marketing ».

Jeanne appelle ça « la face obscure de harry Potter ». Vanessa le dit à sa manière « c’est par la création qu’on sort de l’addiction, sinon ça ne serait pas viable ».

Peut-être que nos auteurs répugnent à plaire au plus grand nombre ou à faire des archétypes puissants ? Peut-être n’est-ce pas valorisant à leurs yeux ?

La langue compte aussi, si une auteur d’héroïque fantasy française a du succès, ça restera limité à la sphère francophone. Peut-être que les fans aiment le fait d’atteindre à toutes les parties du globe ? Je pense que le succès du canon est indispensable pour que le fandom crée.

Seconde hypothèse : la France ne fait pas imaginer.

La Silvana m’a dit « clairement en France, il y a une culture qui vaut la peine et une culture qui ne vaut rien ! ».

Je me demande si celle qui est censée « valoir la peine » aujourd’hui, sera morte, oubliée, dès demain ? J’ai demandé à chacun de mes persos, quels livres ils avaient lus, quels films, ils aimaient etc…Je voulais comprendre les raisons de ce paradoxe. Ils ne s’approprient pour la transformer que de la « matière première » américaine et japonaise.

Est-ce parce que la « matière première » française leur paraît trop proche d’eux-mêmes et ne les fait pas rêver ? Ne leur fait rien imaginer ?

J’ai été frappée de les entendre quasi unanimement me dire à quel point ils n’avaient pas de goût pour la culture « classique» française. Ils y sont même hostiles parfois. Ils ont, pour certains, de mauvais souvenirs de la lecture à l’école et aucun n’a jamais envisagé d’écrire grâce à l’école.

Plusieurs ont parlé de leur parcours scolaire de type « voie de garage » (pour reprendre une expression qu’on m’a dite plusieurs fois) ou d’« erreur d’orientation » mais je ne peux pas généraliser.

Mais il faut tout de même bien redire que la censure culturelle et la censure légale tout simplement , sont moins fortes avec des canons US et Japonais. (Essayez de faire une transformation de Tintin !!)

Les plateformes sont US (même s’il faut saluer les sites comme fanfictions.fr ).

Les grands évènements : 50 shades , Amazon Kindle worlds etc…

Les univers.

Vous évoquez « Les univers » créés aux USA. Je suppose, car je ne les connais pas très bien, qu’ils sont cohérents avec une sorte de mythologie, qui résonne et qui se répond. Je veux dire qu’un amateur de Comics et de Science Fiction va apprécier la saison 2 de MLP. Elle va lui parler. Les clins d’œil foisonnent dans toutes les séries. L’appropriation culturelle n’est pas que l’apanage des fans, aux USA, les scénaristes fanfictionnent comme ils respirent et font des crossovers à longueur d’année…

Les personnages.

Les personnages archétypaux d’anciens canons français sont pourtant parfois perceptibles. Moi, je vois « Belle et la bête » dans « 50 shades », je devine « Les mystères de Paris », « le fantôme de l’opéra »,  « les Misérables », « Mademoiselle de Maupin » , comme en transparence, quand on les connaît mais ….ils datent… Il faudrait oser moderniser Arsène Lupin, comme la BBC l’a fait avec Sherlock…

  1. Le musée des productions fans offrent un large éventail de leur travail et de leur créativité que l’on peut aussi explorer par univers (Comix, séries, TV, fantasy, SF,…). Comment appréhendez-vous ce travail des fans ?

Le travail des fans est massif et sans limite. Inattendu. Parfois incompréhensible. Ce qu’il fait c’est qu’ il remet les canons à leur taille historique : infiniment petite.

C’est ce qui me frappe le plus. Encore une fois, avant je regardais le canon et ma vue n’allait pas plus loin. Aujourd’hui, on voit les créations de fans , elles font comme une longue traîne en honneur à ce canon, qui lui, semble devenir de plus en plus petit.

J’espère que le Musée de Citizen Fan va bien se remplir, au fil du temps.

Le système de classement et les filtres dans le MUSEE sont imparfaits et témoignent de mon manque de maîtrise des canons, du moins c’est ce que certaines fans m’ont dit.

Je voulais qu’il y ait Jane Austen, parce que ça me plaisait et parce que toutes les auteurs de fanfictions que j’ai rencontrées, avaient lu « Orgueil et préjugés ».

Je me disais aussi qu’un internaute devait y trouver son compte, et donc que l’offre devait être variée…

La recherche d’œuvres de fans est comme une navigation à travers le monde, ce fut un vrai bonheur. Si on clique sur le profil d’un deviantatiste on voit sa photo, son âge, comment il ou elle se présente, et parle de son art. C’est très agréable et étonnant à la fois. Cela a pris du temps car j’avais besoin des accords de chaque fanartiste. Il fallait expliquer surtout que je n’allais pas me moquer d’eux, rassurer les cosplayeurs.

Après, je sais bien qu’il existe déjà tellement de lieux pour exposer les œuvres de fans, des lieux merveilleux comme AO3, mais cette partie Galerie, c’est aussi une manière de raconter mon sujet. Cela raconte les fandoms, leurs classements, cela dit la profusion, cela dit les débutants et les semi-pros. C’est une invitation à la découverte pour un internaute étranger au fandom. Pour certaines personnes ce sera la première fois qu’ils tomberont sur un cosplay ! Si cet internaute a un peu de curiosité, il peut savoir pourquoi ce cosplay a été fait comment il a été fabriqué.

  1. Quand on voit la créativité des fans et leur réappropriation d’univers, de personnages, se posent des questions juridiques. Parfois, des tensions émergent avec la production comme lors de la PotterWar. Comment les fans envisagent ces tensions ? Quelle est leur position ?

A part celles et ceux qui utilisent Youtube, aucun des fans que j’ai croisés ne s’est ouvert d’une inquiétude à propos du droit.

Leur création se fait avec le plus grand respect pour l’auteur et dans un cadre non-commercial. Pour elles, écrire un disclaimer suffit amplement.

La loi française est ignorée. D’autant que les canons sont étrangers et que souvent on ignore l’existence d’ayants-droits en France .

La Potterwar est un formidable exemple mais c’est loin de chez nous.

Ici, on devrait parler de Tintin, par exemple. On devrait parler de Astérix. Deux œuvres comme celles-ci devraient avoir des dizaines de milliers de fanfictions ou de fanzines en leur hommage, dans un cadre non commercial. Mais tout est bloqué pour des questions de droit moral.

Les youtubers sont les plus inquiets, leurs vidéos sont bloqués, parfois ils craignet d’avoir « des avocats à leur porte » . L’image et la musique surtout sont des domaines très protégés.

Les fans transformatifs non parodiques, c’est-a-dire tous les personnages de Citizen Fan sont en infraction avec la loi. Les ayants-droits français pourraient tout interdire, mais comme les auteurs américains et japonais sont bienveillants avec les fans, ces blocages n’ont pas lieu.

La loi n’est pas appliquable. Il faudrait la revoir et autoriser les usages transformatifs non commerciaux. C’est la raison pour laquelle, j’ai voulu que Lionel Maurel intervienne dans Citizen Fan. Il commente ce que disent les fans et soulignent le décalage entre la loi et les mœurs. Son analyse est précieuse, il m’a beaucoup aidé à comprendre le phénomène et ses enjeux.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s